
Photo MAJ, Robin Edgar, Commission de la Sécurité publique, 11 août 2026, Hôtel de Ville de Montréal.
Par : Hadj Zitouni
Président du Mouvement Action Justice
« Vous trouvez que cette situation aurait dû être corrigée et réglée il y a des années, si ce n’est des décennies. Je pense aussi. » – Fady Dagher, directeur du SPVM, devant la Commission de la sécurité publique, le 11 août 2026.
Mais si le problème dure depuis des décennies et que le changement de culture annoncé par Fady Dagher doit encore prendre « entre 7 à 10 ans », une question s’impose : combien de temps faudra-t-il encore attendre avant que les promesses de changement deviennent une réalité?
Je tenais à assister à cette séance de consultation publique consacrée à la crise entourant les allégations d’inconduites et de profilage racial visant 16 policiers du poste de quartier 39, à Montréal-Nord. Selon les allégations rapportées, lors d’interventions visant notamment des personnes noires et arabes, des policiers auraient coupé des mèches de cheveux et les auraient conservées comme des trophées. Un reflet d’images profondément dégoûtants, qui nous ramènent aux pages les plus sombres de l’histoire.
La porte principale de l’Hôtel de ville de Montréal était barrée. Une signalisation temporaire, imprimée à l’encre, indiquait qu’il fallait faire le tour de l’édifice pour y accéder.
Ce ne sont ni les marches de l’escalier, ni le détour, et encore moins mes genoux qui me jouent des tours, qui m’ont plongé dans un malaise presque nauséeux. C’était plutôt le débat sur le racisme qui s’annonçait de nouveau. Il me remontait par secousses jusqu’à la gorge.
Et malgré mon arrivée en avance, je n’ai pas pu entrer dans la salle. Il n’y avait déjà plus de place pour accueillir les citoyens.
À l’intérieur se trouvaient les membres de la Commission de la sécurité publique de la Ville de Montréal, Fady Dagher et plusieurs membres de son équipe de direction, ainsi que, vraisemblablement, d’autres représentants d’organismes de l’État. De l’autre côté, se tenaient quelques membres du public et des journalistes.
Perplexe et séparé de cette salle par d’épaisses vitres, je me retrouvais à observer, à distance, l’attente d’un autre débat où se jouait une partie de l’histoire que je porte en moi depuis que j’ai déposé mes valises sur cette terre, il y a quarante ans.
C’est alors qu’un agent de sécurité est venu me conduire vers une autre pièce, aménagée précisément pour permettre à ceux qui ne pouvaient accéder à la salle de ne pas manquer cet événement.
J’y entrais avec cette étrange impression d’être à la fois présent et tenu à l’écart : suffisamment proche, mais séparé de ceux qui parlaient par des vitres et des murs qui, à eux seuls, semblaient matérialiser la distance entre le débat public et certains de ceux qui en portent les blessures.
L’air frais et la propreté de la pièce procuraient une étrange sensation d’apaisement. Dans un coin de l’écran qui nous reliait à la salle des Armoiries, où se tenait la Commission de la sécurité publique, un chronomètre à l’arrêt attendait de faire défiler les secondes. Il nous rappelait que le temps accordé à la parole citoyenne se compte à la seconde près et qu’il s’achève brutalement au terme des deux minutes.
Je me suis alors retrouvé à penser à une salle de réveil d’hôpital, après une anesthésie ou une intervention chirurgicale.
Une différence fondamentale demeure toutefois : à l’hôpital, on vous réveille véritablement pour que vous restiez éveillé. Ici, la clarté des lieux, la lumière et les paroles semblent plutôt faire semblant de vous réveiller, avant de vous replonger dans un sommeil encore plus profond.
Fady Dagher, l’air sérieux, parlait de l’inacceptable, de l’inadmissible, affirmant que tout le corps policier était indigné. Il semblait même presque fâché. Il nous annonçait fièrement que deux policiers, voire trois, avaient été suspendus. Mais il ne précisait pas clairement si ces suspensions seraient temporaires ou durables. Il parle d’une enquête en cours menue par le SPVM?
Il nous annonçait également que trois de ces 16 policiers avaient été affectés à des tâches administratives. Mais là encore, il omettait de préciser que ces affectations pourraient, dans certains cas, être perçues davantage comme un avantage que comme une véritable mesure disciplinaire : travailler dans un bureau peut être beaucoup plus confortable que de parcourir les rues de Montréal.
Il nous apprenait aussi que certains policiers auraient été affectés à d’autres postes. Mais ne s’agissait-il pas simplement de déplacer la problématique ailleurs, dans d’autres postes de quartier?
La vraie question reste donc entière : s’agit-il réellement de mesures visant à assurer la reddition de comptes, ou simplement de paroles destinées à calmer la tempête?
Le public mérite mieux que des annonces à donner l’impression que quelque chose est fait. Il mérite de savoir ce qui se passera lorsque l’indignation retombera et que l’attention médiatique se déplacera ailleurs.
Car une véritable mesure de responsabilité ne consiste pas seulement à réveiller momentanément l’opinion publique. Elle doit permettre de rester éveillé lorsque tout le monde aura cessé de regarder.
L’affaire du poste 39 ne fait qu’enfoncer davantage un clou pourri, planté depuis longtemps dans la réputation du SPVM.
Ce que cette affaire révèle est beaucoup plus profond : elle soulève la question d’une culture institutionnelle, de mécanismes de reddition de comptes et de toutes ces personnes qui, pendant des années, voire des décennies, n’ont jamais été véritablement entendues.
Car derrière chaque dossier, chaque plainte et chaque statistique, il y a des personnes. Des personnes qui ont été arrêtées, interpellées, humiliées, soupçonnées, parfois traumatisées. Des personnes qui ont parlé, parfois crié, parfois écrit, parfois attendu en silence que quelqu’un accepte enfin de les écouter.
Le véritable changement de culture ne se mesurera donc pas au nombre de conférences de presse, de suspensions annoncées ou de réaffectations décidées dans l’urgence.
Il se mesurera au jour où une personne noire, arabe ou issue d’une minorité pourra être interpellée par un policier sans avoir à se demander si la couleur de sa peau a joué un rôle dans ce qui lui arrive.
Il se mesurera au jour où les victimes n’auront plus besoin d’attendre des décennies pour être entendues.
Et surtout, il se mesurera au jour où l’on n’aura plus besoin de scalper la dignité humaine pour comprendre qu’elle mérite, elle aussi, d’être protégée.
